Donald Trump est-il le président des « évangéliques » ?

[Quelques ajouts ont été effectués dans cet article le 10 novembre ; ils sont indiqués entre crochets.]

Ce matin, le monde se réveille en sachant que Donald J. Trump sera le prochain président des États-Unis d’Amérique. À la surprise générale, il a emporté tous les états qui étaient considérés comme indécis, plus d’autres que l’on pensait acquis pour Hillary Clinton. Comme toujours, certains se réjouissent, mais beaucoup sont inquiets ou effarés. En Europe, les déclarations misogynes, insultantes ou jusqu’au-boutistes (construire un mur sur la frontière avec le Mexique) de Trump lui donnent une image cataclysmique.

Bien sûr les analyses vont se succéder pour expliquer et comprendre ce résultat. Un fait va probablement être mis en avant : Trump a obtenu le vote de 80 % des évangéliques blancs aux États-Unis – les évangéliques noirs ou hispaniques ayant majoritairement soutenu Clinton. Trump est-il donc un reflet des aspirations et des principes évangéliques? D’où vient ce soutien?

Dans cet article, j’aimerais donner quelques éléments de perspective de la part d’un chrétien évangélique européen sur cette question, tout en m’inspirant largement de réflexions issues du monde évangélique américain.

Un soutien traditionnel

Traditionnellement, les évangéliques américains soutiennent majoritairement le parti républicain. Derrière ce fait se trouve la grande préoccupation du milieu évangélique américain pour un certain nombre de sujets dits « moraux ». Sur des questions comme la politique de la drogue, le mariage gay ou l’avortement1, les évangéliques ont majoritairement une position « conservatrice », et sur ce point la différence entre les programmes républicain et démocrate est bien nette.

Dans le système américain, un point central du combat est la cour suprême, formée de juges nommés par le président. De nombreuses questions importantes sont tranchées à ce niveau. Les juges étant nommés à vie, laisser un « adversaire » nommer trop de juges est vu comme un cataclysme de longue durée : cela signifie que de grandes orientations éthiques du pays vont être tranchée par un conclave aux valeurs divergentes. Parmi les pasteurs évangéliques, la question de la nomination des juges apparaît comme deuxième plus importante préoccupation dans le choix du président – même si c’est largement moins le cas parmi les fidèles.

Divisés et réticents

Pourtant, malgré l’alliance traditionnelle entre milieux évangéliques et parti républicain, les évangéliques ont été très divisés durant cette campagne. Tout d’abord, durant les primaires, le soutien évangélique allait majoritairement aux autres candidats à l’investiture, et dans plusieurs états son score était plus mauvais parmi les évangéliques que dans le reste de l’électorat républician2. Il y a eu des leaders évangéliques importants pour soutenir Donald Trump, et certains l’ont fait en offrant des excuses honteuses pour ses pires comportements. Mais en même temps, le comportement de Trump ne résonne pas vraiment avec les valeurs des évangéliques. Ceux-ci insistent notamment sur la famille, le respect dû au mariage traditionnel, et une éthique sexuelle assez stricte : pas de sexualité avant le mariage, et encore moins hors mariage. Alors un Donald Trump qui a été divorcé plusieurs fois et qui se vante dans ses livres d’aventures extraconjugales ne crée aucune sympathie, et lorsqu’en plus il s’est révélé qu’il se vantait aussi d’attouchements non consentis envers des femmes, le malaise a grandi. Plusieurs grandes figures évangéliques ont explicitement mis en garde contre Trump : Max Lucado (connu comme « le pasteur des états unis »), un éditorial de « Christianity Today », qui est le plus important journal évangélique aux États-Unis, Russell Moore, président du comité d’éthique de la convention baptiste du sud, plus grande dénomination protestante du pays, qui est aussi un bastion du conservatisme.

Peut-être le plus illustratif du dilemme évangélique est la trajectoire de Wayne Grudem, un théologien évangélique conservateur reconnu. En juillet, il publiait un article expliquant que Donald Trump avait des « failles », mais que voter pour lui restait un choix moralement bon. Après la révélation d’entretiens de Trump où il se vantait de tripoter des femmes sans leur consentement, Grudem a retiré son article et son soutien, en appelant Trump à se retirer de la course à la présidence. Finalement, il publie un 3e article où il explique qu’il trouve les deux candidats moralement mauvais, mais que devant le choix qui s’offre à lui, il ne peut que choisir en fonction des options politiques des deux candidats, et qu’il préfère celles de Trump. On peut noter dans ce dernier article le poids qu’il accorde à la question de la composition de la cour suprême.

D’un autre côté, Hillary Clinton n’a guère fait d’effort pour capter l’électorat évangélique. Obama avait inclus dans équipe de campagne des conseillers évangéliques bien profilés, là où les évangéliques se sont sentis méprisés par Clinton[3]. Bref, globalement, Trump a fait figure de moins mauvaise solution, sans qu’il ait suscité beaucoup de véritable sympathie parmi les évangéliques. [Il faut aussi noter que certains leaders évangéliques ont soutenu que Clinton était le moins mauvais choix (voir aussi la réaction du même auteur), ou appelé à ne voter pour aucun des deux candidats principaux. ]

Une évaluation

Il faut donc tenir compte des contraintes du système bipartisan. Au moment de voter, il est certain que l’un des deux candidats majeurs va être élu, et la tentation est grande de voir se concentrer sur le danger de voir « l’autre » gagner. Ainsi, la majorité des évangéliques (et des américains) qui allaient voter Trump indiquaient voter davantage contre Clinton que pour Trump4.

Deuxièmement, les votants évangéliques (ou autres) ne votent pas que pour des motifs éthiques ou religieux. Trump a su se faire percevoir comme la voix des blancs pauvres qui voient leur situation décliner. Tout me laisse craindre que, venant d’un milliardaire peu scrupuleux, cela ne soit que de l’esbroufe, mais ce fait a beaucoup compté dans le mouvement qui l’a mis au pouvoir. Et on peut noter également que les évangéliques blancs sont nombreux à venir de régions rurales ou moins dynamiques ; couplé à un attachement à une vision traditionnelle de l’identité du pays, cela a pu les rendre sensibles à l’appel « make America great again ».

Troisièmement, je crains que beaucoup d’évangéliques aient cédé à la tentation de vendre leur âme pour obtenir du pouvoir. Trump leur fait miroiter d’être de leur côté sur des questions jugées importantes, et certains se montrent prêts à renier des valeurs qui leur sont chères pour obtenir ce résultat. À témoin, un sondage montrant qu’en 2011 seul 30 % des évangéliques pensaient qu’une personne immorale dans sa vie personnelle pouvait remplir des fonctions publiques de manière éthique, mais qu’ils étaient 72 % en 2016 ! Comme le dit l’auteur de l’article qui le mentionne, changer de principe pour justifier de voter pour un certain candidat revient à vendre son âme. C’est un des effets pernicieux de la politique partisane : tout devient acceptable chez son candidat, tout devient intolérable chez son adversaire. Le danger menace chacun qui prend parti dans une élection, mais c’est une attitude que je ne veux ni approuver ni défendre. Certains admettent chez Donald Trump bien pire que ce qu’ils jugeaient inacceptable chez Bill Clinton, et il y a là de l’hypocrisie mise au service d’une politique partisane, ce qui n’a rien de moral ni de chrétien[5].

Dans tout cela, les évangéliques américains ont voté comme des êtres humains, confrontés à des options limitées. Paradoxalement, la volonté de façonner une Amérique à l’image de leurs idéaux peut les avoir conduits à transiger sur certains de ces idéaux. La focalisation sur un faisceau de valeurs ou une idée de leur identité nationale leur a peut-être fait oublier ou négliger d’autres valeurs chrétiennes, tels que l’accueil de l’étranger et le respect dû au plus faible. D’une manière, le grand danger où je les vois est de penser que le « salut » pour leur nation peut venir d’une politique particulière, et de faire de l’obtention du pouvoir politique nécessaire un objectif en soi. La conviction chrétienne fondamentale doit rester que le secours doit venir de Dieu, et que s’attacher à la justice prime l’obtention du pouvoir.

Jean-René Moret, 9 novembre 2016

  1. Il vaut la peine de s’attarder sur la question de l’avortement et sur son poids dans la conscience évangélique américaine. Majoritairement, les évangéliques considèrent que la vie humaine commence à la conception. Pour eux, l’avortement est équivalent au meurtre d’un enfant innocent. Dans ce cadre, la décision de légaliser l’avortement au niveau fédéral (l’arrêt Roe vs Wade) permet la mort de plus d’un million d’innocents chaque année. Pour tout une part du mouvement, cela fait de l’avortement la question politique au plus fort impact moral : peu d’autres décisions mettent autant de vies en jeu. Je ne demande pas au lecteur d’être d’accord avec la prémisse, et ne souhaite pas lancer ici la question de la légitimité de l’avortement, mais voudrais simplement faire entrer dans la logique. Imaginez une qu’il y ait une question qui met jeu la vie de millions d’innocents, ne jugeriez-vous pas qu’elle mérite de faire l’objet d’un combat ? Il faut aussi dire qu’en règle générale, les avortements sont possible de manière plus tardive aux états-unis, de sorte que la procédure où le fœtus est démembré dans l’uterus pour être sorti morceaux par morceaux est employée, et ce qui donne aussi des images au fort potentiel de mobilisation.
  2. http://www.christianitytoday.com/gleanings/2016/november/trump-elected-president-thanks-to-4-in-5-white-evangelicals.html
  3. Cet article fait le point sur la longue hostilité des milieux évangéliques envers Clinton.
  4. http://www.christianitytoday.com/gleanings/2016/november/top-10-stats-explaining-evangelical-vote-trump-clinton-2016.html
  5. Certains voient aussi dans les évènements de cette année la fin de la « droite religieuse » américaine, en ce que toutes les prétentions de supériorité morale dont le mouvement se réclamait sont invalidée par le soutien apporté à Trump, et toute l’affaire pousse certains à mettre en cause la validité du label « évangélique », voire à s’en détacher.
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13 Comments

  1. C’est vrai que Trump n’est pas une « oie blanche », mais il fallait avant tout barrer la route à Clinton qui représentait tout ce qu’un chrétien conséquent ne peut que rejeter Tout le reste est de la littérature.

    • Clinton, c’est la continuité de la politique agressive américaine dans le monde, du système oligarchique des lobbys industriels, soumis au dictact des pétro-dollars, au LGBT, au Bilderberg, au Nouvel Orde Mondial « créateur » de l »homme nouveau », sans âme, sans racine, sans frontière, sans identité, addict aux nouvelles technologies, à la pornographie, ZOMBIE propre à « acheter et consommer » et enrichir les entreprises dirigées par ces actionnaires milliardaires …. qui financent nos hommes politiques. Oui, Trump est milliardaire, mais au moins il a pu financer sa campagne sans être aux ordres des financeurs de l’ombre ! Bien-sûr, il n’est pas « blanc » (enfin, au niveau éthique), mais je pense qu’il est un moindre mal par rapport à Jézabel !

  2. Bon article, merci !
    Il est vrai que pour les évangéliques classiques la question de l’avortement est centrale. Maintenant, je me pose la question, sans prétendre avoir la réponse: entre des guerres en Irak, Syrie, Lybie, Yemen, etc… et l’avortement, je ne sais dire lequel est le pire. Parfois j’ai l’impression que les évangéliques que nous sommes nous peinons à poser un regard équilibré entre les questions de justices sociales et celles d’éthiques.

    • Oui je pense que bon nombre d’évangéliques américains ont essayé de peser au mieux la balance.

      Après la tâche n’est pas facile, car les poids eux-même de la ne sont pas facile à déterminer: par exemple, dans quelle mesure une interdiction politique de l’avortement réglerait effectivement le problème pour toutes les mères, familles, et enfants à naître? Et je parle pas de la complexité politique de la syrie…

  3. Américano-Française, il m’est toujours aussi difficile de comprendre l’attitude des évangéliques français au sujet des élections. Chaque fois c’est la même chose : ils commentent en long et en large les choix des évangéliques américains, ils leurs donnent même des conseils pour voter : Ne votez pas pour Trump. https://www.thegospelcoalition.org/evangile21/article/ne-vous-trumpez-pas

    Mais en ce qui concerne leurs propres élections, les voilà muets comme des carpes.

    C’est incohérent. Soit on juge que les chrétiens ne devraient pas s’engager ouvertement en politique, et dans ce cas vous n’avez pas à conseiller les américains, soit au contraire on croit que les évangéliques devraient prendre position, et dans ce cas, après avoir analysé le comportement des évangéliques américains, vous devriez donner des directions de vote pour les élections en France. En réalité, à travers votre fascination pour les élections américaines, reparaissent des défauts typiquement français : passion de la critique, désir de passer pour intelligent, peur de l’opinion publique, et une certaine lâcheté dans l’engagement pratique. Grudem lui au moins c’est avant les élections qu’il a parlé ; faites-en autant en France, à moins que vous avez peur de prendre partie.

    • Bonjour, je comprends que vous soyez agacées lorsque les évangéliques français donnent des leçons aux américains. Cependant, ce n’est pas le but de cet article. Cet article est écrit dans la perspective où les élections américaines sont connues et commentées en Europe francophone. Le public général a une très mauvaise opinion de Trump, et entend que les évangéliques l’ont soutenu, et se demande pourquoi. Cet article est donc écrit pour expliquer au grand public pourquoi beaucoup d’évangéliques américains ont voté Trump, et donner un éclairage de la part d’un chrétien évangélique européen. Parler au grand public européen est notre rôle de chrétiens en Europe – et c’est un rôle qui vient après l’élection, cela n’a rien de consignes de vote.

    • Je suis d’accord avec vous que les évangéliques américains et français n’ont pas le même rapport à la politique (je suis suisse étudiant actuellement aux US). J’expliquerais les tendances comme ça:
      – les évangéliques américains (blancs) sont conscients d’être d’un grand poids politique (25%~ des voix) et se sont organisés autour de certaines positions politiques assez globalement partagées (positions morales comme les questions d’avortement et de mariage LGBT, mais aussi économiques)
      – Traditionnellement, les évangéliques européens ont beaucoup plus de pudeur au niveau politique, et ne sont souvent pas à l’aise avec les discours publics de représentants des évangéliques (à part peut-être sur certaines questions morales). Ils voient les questions politiques comme moins spirituelles/essentielles et sujettes à diviser. Du coup, l’impression qui ressort pour eux, c’est que leurs frères et soeurs américains se mêlent trop de politique, et qu’ils pensent avoir un discernement qu’ils n’ont pas tant que ça.

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  6. Bonjour !

    Excellent article, merci ! Il a le mérite de pointer les dangers de la compromission, comme de rappeler que « les points négociables » de Dieu sont plus étendus que les nôtres : Cf Deut.10v17-19 ; Ezech.16v49-50, 22v7 ; Jer.5v28, 7v1-8 ; Osée 4v1-3….

    Fraternellement et bonne suite à vous !
    Pep’s

    • Je parlais de l’image publique du personnage, de l’opinion majoritairement véhiculée et exprimée, en particulier dans les médias. Cela n’exclut pas que des personnes individuelles, même nombreuses, aient une opinion favorable sur le futur président Trump.

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